Impôts et retraite
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Travailler après la retraite : est-ce vraiment payant ?
« Si je continue à travailler, je vais tout donner en impôts. » Cette conviction, très répandue chez les travailleurs québécois de 65 ans et plus, freine bien des décisions de prolongation de carrière. Or, les données racontent une toute autre histoire. Tour d’horizon de la fiscalité et de la prolongation de carrière au Québec.
Un mythe tenace : « travailler ne paie pas »
De nombreuses personnes au Québec croient qu’elles perdraient la quasi-totalité de leur revenu d’emploi en impôts et en cotisations en continuant à travailler après l’âge prévu de leur retraite. Cette perception, bien que compréhensible, est souvent inexacte.
Selon les travaux du professeur Luc Godbout, économiste à l’Université de Sherbrooke et spécialiste de la fiscalité québécoise, les personnes qui choisissent de rester en emploi ou d’y retourner après la retraite conservent en réalité entre 50 et 73 % de leur revenu supplémentaire, selon leur niveau de revenus. On ne travaille donc pas « pour rien ».
📊 Donnée clé : Selon le professeur Luc Godbout (Université de Sherbrooke), les personnes qui continuent de travailler après la retraite
conservent entre 50 et 73 % de leur revenu supplémentaire, déduction faite des impôts et cotisations.
Comment sont constitués les revenus de retraite au Québec ?
Pour comprendre l’impact fiscal de la prolongation de carrière, il faut d’abord connaître les trois piliers du système de retraite québécois.
- Les programmes publics fédéraux universels : la pension de la Sécurité de la vieillesse (SV) et le Supplément de revenu garanti (SRG), qui garantissent un revenu de base à toutes les personnes aînées.
- Le Régime de rentes du Québec (RRQ) : un régime public contributif et obligatoire, financé par les cotisations des employeurs et des employés tout au long de la vie active.
- L’épargne privée : régimes complémentaires de retraite offerts par les employeurs, régime enregistré d’épargne-retraite (REER), compte d’épargne libre d’impôt (CELI) et autres formes d’épargne.
En 2023, les revenus des personnes de 65 ans et plus au Québec provenaient principalement des régimes gouvernementaux (40 %), des pensions privées (31 %) et des revenus d’emploi (14 %). Ce dernier pourcentage est en progression : en 2000, seulement 12 % des personnes de 65 ans et plus recevaient un revenu d’emploi, contre 25 % en 2023.
Le gouvernement du Québec a apporté plusieurs modifications importantes aux mesures fiscales entourant la prolongation de carrière. Certains changements sont favorables aux travailleurs, d’autres le sont moins.
Ce qui va dans le bon sens : l’exemption de cotisation au RRQ
Depuis le 1er janvier 2024, les travailleuses et travailleurs de 65 ans ou plus qui reçoivent déjà une rente de retraite du RRQ ou du Régime de pensions du Canada (RPC) peuvent choisir de cesser de cotiser au RRQ. Cette exemption n’est pas automatique : il faut en faire la demande. Elle cesse automatiquement le 1er janvier suivant le 72e anniversaire de naissance.
Cette option présente un avantage immédiat : le travailleur conserve les cotisations qui auraient autrement été déduites de son salaire. Il faut toutefois savoir qu’en cessant de cotiser, on renonce également au supplément à la rente viagère que ces cotisations auraient généré (environ 0,66 % des revenus cotisés annuellement, versés à vie). La décision doit donc être soupesée selon l’horizon de vie anticipé et les besoins financiers immédiats.
✅ Bonne nouvelle : si vous avez 65 ans ou plus et que vous recevez déjà une rente du RRQ ou du RPC, vous pouvez choisir de cesser de
cotiser au RRQ — ce qui augmente votre revenu net disponible. Une démarche volontaire à évaluer selon votre situation.
Ce qui est défavorable : modifications aux crédits d’impôt
En contrepartie, les années 2024 et 2025 ont apporté plusieurs modifications qui réduisent l’avantage fiscal pour certains groupes.
- L’âge d’admissibilité au crédit d’impôt québécois pour la prolongation de carrière (particuliers) est relevé de 60 à 65 ans à compter de l’année d’imposition 2025. Les travailleurs et travailleuses de 60 à 64 ans n’y ont donc plus droit.
- Le taux du crédit passe de 15 % à 14 % (taux transitoire de 14,5 % pour 2025, la mesure étant entrée en vigueur en milieu d’année).
- Le taux de réduction du crédit selon le revenu passe de 5 % à 7 %, ce qui l’élimine plus rapidement : à partir de 56 500 $ de revenu net en 2025, le crédit diminue et disparaît complètement à 81 500 $.
Deux paramètres ont en revanche été bonifiés pour les personnes admissibles (65 ans et plus) : l’exclusion de base (premiers revenus de travail exempts du calcul) passe de 5 000 $ à 7 500 $, et le revenu de travail admissible maximal passe de 11 000 $ à 12 500 $. Le crédit maximal demeure de 1 750 $ (atteint à un revenu de travail de 20 000 $). Ces paramètres seront indexés à compter de l’année d’imposition 2026.
Pour qui est-ce le plus avantageux de continuer à travailler ?
La rentabilité de la prolongation de carrière dépend fortement de la situation personnelle. On peut distinguer trois profils principaux.
- Les personnes à faible revenu de retraite : celles dont les revenus de rente sont insuffisants pour maintenir leur niveau de vie ont souvent un avantage économique réel à continuer de travailler, ne serait-ce qu’à temps partiel.
- Les personnes sans régime de retraite privé : l’absence d’un régime d’employeur oblige parfois à prolonger la vie active pour compenser ce manque.
- Les personnes hautement qualifiées : elles prolongent souvent leur carrière par choix plutôt que par nécessité, et bénéficient davantage de la déductibilité de certaines dépenses et des avantages liés à l’expérience.
Le niveau d’endettement est aussi un facteur déterminant. Entre 2005 et 2023, la valeur médiane de la dette totale des Québécois de 45 à 54 ans a plus que triplé, principalement en raison de la hausse des prix immobiliers. Pour plusieurs, continuer à travailler reste une nécessité financière concrète, indépendamment de l’impact fiscal.
Ce que l’on sait trop peu : les revenus des femmes à la retraite
La question fiscale est particulièrement cruciale pour les femmes. En 2020, les rentes mensuelles du RRQ reçues par les femmes de 65 ans et plus étaient en moyenne 28 % inférieures à celles des hommes, en raison notamment des interruptions de carrière liées aux responsabilités familiales et des emplois moins bien rémunérés.
Pour de nombreuses travailleuses, prolonger la carrière — même à temps partiel — peut avoir un effet direct et significatif sur leur sécurité financière à long terme, en augmentant la valeur de leurs rentes et de leur épargne-retraite.
Analyser sa situation : les éléments à considérer
Avant de prendre une décision sur la prolongation de carrière, il est essentiel de faire un portrait complet de sa situation financière. Voici les principaux éléments à examiner.
- Dresser l’inventaire de tous ses revenus de retraite prévus : rente du RRQ, pension de la Sécurité de la vieillesse (SV), régime complémentaire de retraite, retraits du REER et autres revenus imposables. C’est la somme de ces revenus imposables qui détermine votre taux d’imposition réel.
- Calculer son taux marginal d’imposition effectif : en 2025, les taux provinciaux québécois vont de 14 % (jusqu’à 53 255 $) à 25,75 % (au-delà de 129 590 $), auxquels s’ajoutent les taux fédéraux. Le taux combiné réel varie entre 26,5 % et 53,3 % selon le revenu total. L’objectif est de savoir à quelle tranche s’ajouterait un revenu de travail supplémentaire.
- Évaluer le moment optimal pour demander sa rente du RRQ : chaque année de report après 65 ans augmente la rente de 8,4 %. En différant jusqu’à 70 ans, la rente pourrait être jusqu’à 42 % plus élevée qu’à 65 ans. Si l’on travaille encore et gère bien son revenu, retarder cette demande peut être très avantageux à long terme.
- Pour les personnes de 65 ans et plus : peser l’option de cesser de cotiser au RRQ. Le gain immédiat (cotisations conservées) doit être mis en balance avec la perte du supplément à la rente viagère (0,66 % des revenus cotisés annuellement). Plus l’espérance de vie est longue, plus la cotisation additionnelle devient avantageuse.
- Privilégier le CELI après 65 ans : les retraits du CELI n’entrent pas dans le calcul du revenu imposable et n’affectent pas les autres programmes comme le Supplément de revenu garanti (SRG). En fin de carrière, le CELI est souvent plus avantageux que le REER pour accumuler de l’épargne supplémentaire.
- Vérifier l’impact sur les autres programmes sociaux : les revenus d’emploi bénéficient d’une exemption partielle dans le calcul du Supplément de revenu garanti (SRG). Les premiers 5 000 $ de revenus de travail n’entraînent aucune réduction. Entre 5 000 $ et 15 000 $, seulement 50 % de ces revenus sont pris en compte, ce qui se traduit par une réduction de 25 cents par dollar gagné. Au-delà de 15 000 $, le taux de réduction habituel de 50 cents par dollar s’applique. Les personnes à faible revenu doivent tenir compte de cet effet de façon prioritaire dans leur analyse.
- Le gouvernement du Québec propose un outil en ligne permettant d’estimer la part du revenu d’emploi qu’une personne retraitée conserve en recommençant à travailler. On le trouve ici : https://www.finances.gouv.qc.ca/ministere/outils_services/outils_calcul/revenu_travail_retraite/
- Consulter un professionnel pour une analyse personnalisée : un planificateur financier (Pl. Fin.) ou un fiscaliste peut intégrer tous ces paramètres et présenter des scénarios chiffrés propres à votre situation.
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Foire aux questions : fiscalité et prolongation de carrière
Est-ce que je perds mes prestations de retraite si je continue à travailler ?
Non. Recevoir une rente du RRQ ou une pension de la Sécurité de la vieillesse ne vous empêche pas de continuer à travailler. Ces revenus s’additionnent à votre revenu d’emploi. Toutefois, selon votre revenu total, le Supplément de revenu garanti (SRG) pourrait être réduit si vos revenus dépassent certains seuils.
Vaut-il mieux retarder la demande de rente du RRQ si je travaille encore ?
Dans bien des cas, oui. Chaque année de report après 65 ans augmente la rente de 8,4 %. Reportée jusqu’à 70 ans, la rente peut être jusqu’à 42 % plus élevée que si elle avait été demandée à 65 ans. La décision optimale dépend de votre état de santé, de vos besoins immédiats et de votre espérance de vie.
Qui peut m’aider à évaluer ma situation financière personnellement ?
Pour une analyse adaptée à votre situation précise, consultez un conseiller en planification financière (Pl. Fin.) ou un fiscaliste. Vision-Travail peut également vous orienter vers les ressources disponibles et vous offre un atelier d’information gratuit sur la retraite. Notre programme Expérience 50+ vous permet également ce consulter une planificatrice financière pour la modique somme de 30$ pour la première heure. Voyez tous les détails sur ce programme.
En résumé : l’information, premier pas vers une bonne décision
La décision de prolonger sa carrière est multidimensionnelle : santé, responsabilités familiales, satisfaction au travail, situation financière et, bien sûr, fiscalité. Ce que les données montrent clairement, c’est qu’une grande partie des personnes qui renoncent à travailler plus longtemps le font sur la base d’une idée erronée : celle que l’impôt rend l’effort inutile. Or, entre 50 et 73 % du revenu supplémentaire est conservé. C’est loin d’être négligeable.
La première étape est donc de s’informer : comprendre sa situation précise, connaître les règles fiscales en vigueur et évaluer les options disponibles. Vision-Travail est là pour vous accompagner dans cette réflexion.
Note : cet article est à titre informatif et ne constitue pas un conseil financier personnalisé. Les règles fiscales étant susceptibles de changer, consultez un professionnel qualifié (planificateur financier, fiscaliste) pour évaluer votre situation personnelle.
Sources
1. Institut du Québec (IDQ). (2025, octobre). «Les enjeux cachés de la mi-carrière : Portrait des travailleuses et travailleurs québécois de 45 ans et plus». Réalisé pour le Comité consultatif pour les travailleuses et travailleurs de 45 ans et plus (CC45+). ISBN : 978-2-925426-19-6.
2. Tremblay, D.-G. (2022). «Attirer et retenir la main-d’œuvre d’expérience : la situation au Québec». Recherche réalisée pour le CC45+, en collaboration avec le MTESS et l’OCRHA. Université Téluq.
3. Tremblay, D.-G. (2023). «Comment attirer et fidéliser la main-d’œuvre d’expérience : Quelques propositions pour les employeurs». Note de recherche no 2023-2. ARUC-GATS. Université Téluq.
4. Godbout, L. (2021). «Travailler au-delà de la retraite : est-ce que ça vaut le coût ? Analyse des mesures fiscales visant à favoriser la participation des travailleurs expérimentés au marché du travail». CC45+. En ligne : cc45plus.org/publications/
5. Godbout, L. et St-Cerny, L. (2022). «Un regard éclairé sur le travail une fois à la retraite». Centre fiscal et financier en politiques publiques, Université de Sherbrooke. cffp.recherche.usherbrooke.ca
6. Lagacé, M., St-Denis, B., Lux, R., Schiele, A. et Antoine, M.-D. (2025, juin). «Motivations et obstacles au maintien en emploi des travailleuses âgées de 45 ans et plus». Université d’Ottawa / CC45+.
7. Revenu Québec. (2025). «Crédit d’impôt pour prolongation de carrière» et «Principaux changements 2025». revenuquebec.ca — Consulté en avril 2026.
8. Retraite Québec. (2024). «Choisir d’arrêter de cotiser au Régime de rentes du Québec». rrq.gouv.qc.ca — Consulté en avril 2026.